La sécurité : une perspective gestaltiste
La question de la sécurité et de l'insécurité est au cœur de l'expérience humaine. Elle ne se réduit pas à la protection physique : elle englobe les dimensions émotionnelles, relationnelles, existentielles et sociales. En Gestalt-thérapie, ces notions sont abordées à partir de l'expérience vécue dans l'ici et maintenant, de la qualité du contact avec l'environnement et de la capacité de l'organisme à s'autoréguler.
Contrairement à certaines approches qui cherchent principalement à identifier les causes historiques de l'insécurité, la Gestalt-thérapie s'intéresse à la manière dont celle-ci se manifeste dans le présent et influence les modalités de contact avec le monde.
La sécurité : une expérience de contact
En Gestalt-thérapie, l'être humain est conçu comme un organisme en interaction permanente avec son environnement. La sécurité ne provient donc pas d'un contrôle absolu de celui-ci, mais de la qualité de la relation entre l'organisme et son milieu.
En conséquence, la sécurité n'est pas comprise comme un état permanent mais comme une expérience dynamique. La sécurité est donc davantage un processus qu'un état. Elle apparaît lorsqu'une personne peut :
- percevoir son environnement comme suffisamment soutenant ;
- identifier ses besoins ;
- mobiliser ses ressources ;
- entrer en relation sans perdre son identité ;
- se retirer lorsque cela devient nécessaire.
La sécurité naît donc de la qualité de la "frontière-contact", ce lieu où le sujet rencontre le monde. Elle est suffisamment souple pour permettre les échanges et suffisamment consistante pour préserver la différenciation entre soi et l'autre.
L'insécurité : une rupture du processus de contact
L'insécurité apparaît lorsque le processus de contact est perturbé. Cette perturbation peut provenir :
- d'un danger réel ;
- d'une menace anticipée ;
- d'expériences traumatiques ;
- d'un environnement imprévisible ;
- d'une difficulté interne à reconnaître ou soutenir ses besoins.
L'insécurité devient alors une expérience où la personne ne sait plus comment s'orienter dans la situation. Ce n'est pas seulement un sentiment. Elle correspond souvent à une altération de la capacité à s'ajuster de façon régulée à ce qui se passe. La personne cesse progressivement d'explorer le monde pour se protéger. Son champ perceptif se rétrécit et les possibilités de réponse diminuent.
Le paradoxe de la sécurité
La Gestalt insiste sur un paradoxe fondamental : Chercher une sécurité absolue produit souvent davantage d'insécurité.
Pourquoi ? Parce que la vie est fondamentalement marquée par :
- l'incertitude ;
- le changement ;
- la perte ;
- l'imprévisibilité.
Vouloir éliminer totalement ces dimensions conduit souvent à rigidifier ses comportements, à tenter de contrôler excessivement les autres ou soi-même et à éviter les situations nouvelles. Ces stratégies réduisent temporairement l'anxiété mais limitent l'expérience, l'apprentissage et la créativité.
La véritable sécurité consiste au contraire à développer la confiance dans sa capacité à faire face à l'incertitude. Cette posture est incontournable pour faire face aux formes d'insécurité existentielles inhérentes à la condition humaine telles que la finitude, la solitude, la liberté, la responsabilité ou la quête de sens. La thérapie ne vise pas à supprimer ces réalités, mais à permettre de vivre avec elles de façon plus consciente et plus créative.
Les fonctions de contact propices à la sécurité
La Gestalt décrit plusieurs fonctions qui permettent le contact avec l'environnement.
La sécurité dépend notamment de la possibilité de :
- Sentir et reconnaître ses sensations corporelles. Lorsqu'il y a insécurité, cette fonction est souvent coupée : il y a confusion, dissociation et/ou perte de repères.
- Éprouver et reconnaître les émotions sans les nier. L'insécurité augmente lorsque les émotions sont refoulées, banalisées ou envahissantes.
- Penser et donner du sens à l'expérience. Une pensée figée peut produire du catastrophisme, une anticipation permanente du danger ou une méfiance excessive.
- Agir. Lorsque la personne se sent impuissante et ne peut pas répondre à la situation, l'insécurité augmente.
La Gestalt décrit plusieurs perturbations de ces fonctions de contact qui peuvent constituer autant de tentatives de protection face à l'insécurité. L'enjeu thérapeutique sera au contraire de restaurer la fluidité entre ces fonctions afin que la personne puisse retrouver sa capacité de répondre de façon juste à la situation problématique.
Le développement de la sécurité intérieure
En travaillant sur les fonctions de contact, le Gestalt-thérapeute permet de renforcer la capacité d'auto-soutien (self-support) de la personne, autrement dit la capacité de :
- reconnaître ses besoins ;
- accueillir ses émotions ;
- mobiliser ses ressources ;
- demander du soutien lorsque nécessaire ;
- tolérer une part d'incertitude sans perdre sa capacité d'agir.
Cette sécurité intérieure se construit progressivement grâce à des expériences répétées d'ajustement réussi entre la personne et son environnement.
En pratique, le gestalt-thérapeute explorera avec le patient :
- comment l'insécurité est vécue dans le corps (respiration, posture, tonus, rythme) ;
- quelles émotions émergent (peur, honte, colère, tristesse) ;
- quelles interruptions de contact sont mobilisées ;
- quelles ressources sont déjà disponibles ;
- quels soutiens externes peuvent être mobilisés ;
- comment développer des expériences nouvelles de contact ajusté.
Le travail ne consiste pas à convaincre la personne qu'elle est en sécurité, mais à favoriser une conscience accrue de son expérience et à soutenir des expérimentations qui élargissent progressivement sa capacité d'ajustement.
La sécurité dans la relation thérapeutique
La relation thérapeutique constitue un espace où peut se reconstruire une sécurité expérientielle. Le thérapeute offre notamment :
- une présence stable ;
- une attention phénoménologique ;
- une reconnaissance de l'expérience ;
- un dialogue authentique ;
- un cadre clair.
Cette sécurité n'est pas une dépendance. Elle permet progressivement au patient d'expérimenter de nouvelles façons d'être en relation.
Conclusion
En Gestalt-thérapie, sécurité et insécurité ne sont ni des états fixes ni des traits de personnalité. Elles émergent du champ organisme–environnement et de la qualité du contact. La sécurité est comprise comme une expérience dynamique de soutien, de différenciation et de confiance dans la capacité d'ajustement, tandis que l'insécurité signale souvent une perturbation du processus de contact ou une adaptation devenue rigide.
L'objectif thérapeutique n'est pas d'éliminer toute insécurité, mais de permettre à la personne de retrouver suffisamment de soutien interne et externe pour rencontrer l'inévitable incertitude de l'existence avec davantage de souplesse, de présence et de créativité. Dans cette perspective, la sécurité n'est pas l'absence de risque, mais la confiance dans la possibilité de répondre aux situations au fur et à mesure qu'elles se présentent.